Les piqueurs normands en Sologne

La chasse – Un piqueur et sa meute

 Le piqueux ou piqueur est « celui qui a le soin des chiens et de la meute, la fait chasser« .

De Gisèle Escourrou à Olivier Bréjonven. 18 juil. 2008 13:20

Cher cousin, je suis descendante d’Irénée Levasseur qui a eu un fils Eugène. J’ai rencontré uns fois dans ma jeunesse Christiane, Michèle et Yvonne Massé que j’avais trouvé charmantes et qui étaient les filles d’Edmond Massé dentiste. Lui et mon père se sont échangés des vœux chaque année jusqu’à leur mort. De même, je suis allée à Marseille voir les cousines Patoz. Il me semble bien dans ces conditions que nous sommes cousins. Nous pourrions donc échanger quelques connaissances sur notre famille. Bien cordialement. Gisèle Escourrou née Levasseur

C’est ainsi que commence en 2008 une correspondance avec Gisèle. Les informations relayées ici sont le fruit exclusif de ses recherches qui étaient très abouties. Avec son époux, Gisèle avait passé à peu près 2 ans à reconstituer la vie de son grand-père Eugène dit « Daguet » LEVASSEUR, ainsi que celle de son arrière grand-père Yrénée dit « L’Andouiller » LEVASSEUR, notre aïeul commun côté branche « MASSé-LEVASSEUR ».

Descendance de Robert à Louis LEVASSEUR

Descendance de Louis à Yrénée LEVASSEUR

6e génération :

Nicolas Irénée LEVASSEUR
dit « Landouiller »

Nicolas Irénée LEVASSEUR dit « Landouiller » fut le premier piqueux de la famille. Comment ce fils d’ouvrier fileur, né à Barentin en Haute Normandie, le 25 février 1833, est-il devenu piqueur en Sologne ?

Il épouse en 1855 à Saint-Ouen-de-Thouberville dans l’Eure, Joséphine Anne DUMESNIL, fille de cultivateurs, née dans cette localité en 1836. Ils sont tous deux mineurs, il a 22 ans, elle 19. Ils savent écrire, sont tous deux domestiques à Rouen où ils habitent, lui doit s’occuper des chevaux ou des chiens, elle comme cuisinière ou aide-cuisinière du fait de son âge.

Retrouvez les DUMESNIL dans l’Eure.

Lorsque naît en 1859 leur fils Achille Eugène dit « Daguet », aïeul de Gisèle LEVASSEUR-ESCOURROU, ils habitent au n° 17 rue Saint Patrice à Rouen, paroisse où vivaient de nombreux nobles et hommes de loi. Le lieu évoque les communs d’un hôtel particulier; son logement devait correspondre aux dépendances d’une grande résidence mais je n’ai pu retrouver son propriétaire. Nicolas Irénée est à cette époque domestique mais sa femme, semble-t-il, ne travaille plus.

Il a comme ami un piqueur Jean Antoine Bazile BOUILLARD qui a 51 ans et on peut supposer que c’est lui qui lui apprend son métier.

En 1860, lors de la naissance de Marie Zoé, il habite toujours Rouen mais il est piqueur chez Monsieur de SAINT-ANDRE à Roumare, son apprentissage est terminé.

5e génération :

Joséphine Anne DUMESNIL, avec 3 de ses enfants dont Eugène…et peut-être Marie Zoé et Philimène vers 1865 ?

J’ai recensé les enfants de Nicolas et Joséphine:

  • Stéphanie LEVASSEUR Stéphanie, Angèle née et décédée en janvier 1857 à Saint Ouen de Thouberville,
  • Achille Eugène LEVASSEUR dit « Daguet », né en 1859 à Rouen,
  • Marie Zoé LEVASSEUR, née en 1860 à Saint Ouen de Thouberville, épouse de Jean-Baptiste CARMILLET, et décédée en 1928,
  • Philimène Anne LEVASSEUR, née en 1861 à Roumare,
  • Jeanne Albertine LEVASSEUR [notre aïeule] née en 1865, à Sainte Marie de Vatimesnil, épouse de Paul Michel MASSÉ, et décédée en 1953 à Bourges.
Jeanne LEVASSEUR épouse MASSé
Avis de décès de Jeanne LEVASSEUR – 1953

Retrouvez la branche MASSé dans le Berry par ici

  • Ernestine Léonie LEVASSEUR née en 1866 à Sainte Marie de Vatimesnil près d’Etrépagny, épouse de Michel BARBIER, et décédée en 1901,
  • Angelina LEVASSEUR épouse PATOZ,
  • Joseph LEVASSEUR,
  • et Paul LEVASSEUR

Au 1er rang: Marie Zoé LEVASSEUR (à gauche), Eugène « Daguet » LEVASSEUR,
Jeanne LEVASSEUR et Michel BARBIER (à droite) époux d’Ernestine LEVASSEUR
Au 2nd rang: non indentifiés

Remarquons que les enfants naissent au domicile de la grand-mère à Saint-Ouen-de-Thouberville, ou à leur propre domicile à Rouen, ou encore au lieu de travail du père à Roumare, Sainte Marie de Vatimesnil. Les premiers naissent en début d’année, ce qui correspond à une conception lors de la fin de la saison de la chasse à courre. Les 3 derniers sont peut-être nés au Chautay dans le Cher.

Descendance d’Yrénée LEVASSEUR

         

Grâce à l’extrême obligeance de Monsieur TREMBLOT DE LA CROIX, on sait que de Nicolas Irénée LEVASSEUR fait partie de l’équipage « Berry-Sologne » de la Grand’Garenne. Sur les photos que nous avons, lui et son fils portent la tenue de l’équipage : une redingote  verte coupée dans un tissu épais pour résister aux intempéries. Les parements, les poches sont garnies d’un galon de vénerie. Les boutons sont aussi propres à l’équipage. En 1874, ils représentaient un cerf, entouré de la devise Berry Sologne. Le gilet est blanc, brodé comme on le voit sur les photos. La culotte est de velours vert, ils portent des bas blancs et des bottes qui montent très haut pour protéger le genou. Leur toque ou cape est de la même couleur que la redingote. Sur la photo (?), on distingue très nettement le galon de vénerie qui la borde avec les deux rangs d’argent bordant la rayure or. Ils portent le cor de chasse et dans la main le fouet qui sert à intimider les chiens.

Nicolas LEVASSEUR

Quand Nicolas Irénée est-il entré dans l’équipage de la Grand’Garenne ? Sans doute vers 1874 lors de la réorganisation de l’équipage par le Vicomte de Montsaulnin. Celui-ci était devenu en 1871 le seul maître du vautrait (le vautrait est un équipage qui chasse le sanglier) créé en 1862 par le Comte Charles de Montsaulnin , le Vicomte Louis de Montsaulnin, le Comte Henri de Marcellus et le Vicomte de Maistres. L’équipage portait à l’époque une tenue bleu foncé, un gilet chamois et les boutons représentaient une trace de sanglier (argent sur or). En effet, sur la seconde photo, au centre, Achille Eugène paraît avoir de 15 à 17 ans. La photo a donc été prise entre 1874 et 1876. Lui et son père portent la nouvelle tenue de l’équipage qu’ils auront également sur les deux autres photos. Nous n’avons la certitude de leur appartenance à l’équipage de la Grand’Garenne qu’en 1892; dans l’Annuaire de la Vénerie ils figurent sous leur surnom de « Landouiller » et de « Daguet ».

« Landouiller » était-il déjà dans l’équipage avant 1874 ? Si l’on en croît une photo de sa femme et de ses trois enfants, prise vers 1870, il est déjà piqueux. On peut la dater approximativement grâce à Achille Eugène, son fils, qui a de 11 à 13 ans. Il est déjà revêtu d’une veste de piqueur. Il a une trompe de chasse. Sa veste n’est pas semblable à la tenue que son père et lui portent sur les trois autres photos. Est-ce une copie non conforme, sorte de panoplie de jeu ? Nous ne le croyons pas. Elle est trop bien faite pour ne pas être une des copies de celles de son père qui a sans doute commencé l’apprentissage de futur piqueux. Est-ce l’ancienne tenue de l’équipage de la Grand’Garenne bleu foncé, gilet chamois2? Mais le gilet semble de la même couleur que la veste. « Landouiller » appartenait sans doute à un autre équipage. Il ne nous est pas possible de répondre à la question avec certitude.

Cette photo nous permet de constater la précocité de l’apprentissage du piqueur. « Les piqueurs entrent en vénerie comme on entre en sacerdoce, par passion ». Pour appartenir à cette sorte de confrérie, l’officiant a le plus souvent un surnom. Celui du père, « Landouiller« , se réfère aux pointes du bois d’un cerf ayant déjà quelques années. Signalons aussi qu’un piqueur de Napoléon III portait également le nom de « Landouillet ». N’oublions pas le prénom d’Eugène comme le fils de Napoléon III. Il est certainement très favorable à Napoléon III. Celui du fils, « Daguet« , est le nom du jeune cerf de deux ans, qui n’a pas encore d’andouiller. La hiérarchie familiale est ainsi respectée. Il faut connaître le langage des initiés, savoir le traduire grâce à la trompe de chasse qui le retransmet à toute la forêt. Il faut beaucoup de souffle pour cela.  Le métier est rude, il faut avoir de l’endurance pour être capable de faire de longues marches en forêt quel que soit le temps. Les journées sont longues. Il faut savoir regarder, interpréter les traces des animaux pour comprendre leur comportement en symbiose avec l’environnement, avec les conditions météorologiques. Il faut aimer les chiens et être capable de les diriger de la voix. Les piqueurs aiment leur métier. Ils participent à la magie de la chasse. Cet enthousiasme et cette fierté se voient sur les photos. Certes ils sont peu payés, mais ils jouissent dans la région d’une certaine considération, née de leur expérience.

Ils s’occupent des chiens. Ils sont aidés par un valet de chien à cheval et deux valets de chiens à pied. Il existe deux chenils, l’un à la Grand’Garenne, près de Neuvy-sur-Barengeon, l’autre à Bernay près du Chautay. La meute compte de 60 à 80 chiens, des bâtards poitevins. Mais c’est le plus grand élevage de chiens de France. Sur les 150 chiens élevés chaque année, 20 servent à la remonte, c’est-à-dire à compléter la meute, les autres sont vendus au printemps. Une particularité, ceux qui sont élevés en Sologne sont plus gros que ceux  de Bernay. Le piqueur examine chaque matin les chiens, soigne ceux qui sont malades. La meute est promenée pendant une heure. Les chiens sont pansés. Ensuite, on les sort pour leur donner à manger. La nourriture consistait en viande avec du pain d’orge et des légumes. Ils n’avaient le droit de manger qu’après être devenus silencieux. Le chenil devait toujours être très propre. Le piqueur faisait son rapport au maître de l’équipage et recevait de lui les ordres.

Il dirige les chasses. Les Montsaulnin chassent le chevreuil. Très tôt le matin, nos deux piqueurs et leurs aides parcourent les bois pour déceler les bêtes qui pourront être chassées. Puis vers 10h30, au lieu du rendez-vous, « Landouiller » fait son rapport au maître d’équipage entouré des boutons (membres appartenant à l’équipage), des invités et des suiveurs. Le maître choisit l’animal chassé. « Landouiller » prend la tête, « Daguet » rassemble les chiens qui suivent sans jamais dépasser leur maître. Les fanfares sonnent le départ. Les chiens sont amenés près des traces reconnues le matin. Les aller et venue du chevreuil sont nombreuses, il est plein de ruses. L’animal se fatigue et fait face aux chiens. On sonne alors l‘hallali. Le chevreuil est tué le plus souvent avec une dague. Les gros morceaux sont découpés puis le reste de la bête est traîné là où se fera la curée. Les membres de l’équipage sonnent le cor auquel répond celui des piqueurs, des valets… Le piqueur tient en respect les chiens avec son fouet levé. Il l’abaisse. Les chiens se précipitent sur l’animal. Le maître d’équipage et le piqueur se dirigent vers la personne à qui vont être faits les « honneurs » La patte droite lui est remise solennellement et le piqueur reçoit une gratification. A la fin des fanfares, la chasse se disperse.

Prenons l’exemple de la saison 1888-1889. L’équipage de Berry-Sologne a chassé du 15 septembre au 15 novembre à Bernay où il a fait 14 prises. Mais les conditions climatiques sont mauvaises pour les chiens qui ont souffert de la sécheresse et de la chaleur. Du 15 novembre au 29 mars, l’équipage a chassé en Sologne dans les forêts voisines de la Grand’Garenne. En 29 jours, on compte 29 prises soit au total 43 prises pour cette saison. L’équipage prend en moyenne une quarantaine de prises par saison. Pour attraper le chevreuil, il a fallu cette année-là de une heure et quart à quatre heures trente.

Des invités fréquentent les chasses des Montsaulnin. La Duchesse d’Uzès  écrit dans ses souvenirs: « Mon premier déplacement fut en Sologne…Je fis un séjour agréable à la Grande-Garenne, chez mes bons amis Montsaulnin…En 1884, la Sologne avait encore un aspect sauvage ; en novembre, à la tombée du jour, on y entendait encore hurler les loups… »

Le prince de Joinville y vint chasser le sanglier. Le Baron Roger jusqu’à la constitution de son propre équipage fréquentait très régulièrement ces chasses.

Nos piqueurs vieillissent.  « Daguet » épouse en 1887 Louise Auger fille d’un boucher, marchand de bestiaux d’Aubigny. Peut-être l’a-t-il connu en allant acheter de la viande pour ses chiens ? Il quitte Bernay, son domicile officiel, pour s’installer avec sa jeune femme à la Grand’Garenne. L’année suivante, sa femme accouche à Aubigny, le 26 août 1888 d’une fille, Marcelle Louise.

 Nos deux piqueurs resteront 24 ans dans l’équipage de la  Grand’Garenne. En 1898. Daguet fait passer cette annonce dans le Nemrod pendant quelques semaines : « Piqueur à placer de suite, sortant de l’équipage de la Grand’Garenne, références de premiere ordre de la part des maîtres. Ecrire à M. Daguet, à la Grand’Garenne par Neuvy-sur-Barangeon ». Nous ne connaissons pas les raisons de ce départ. Son père a 65 ans à l’époque. Il a dû prendre sa retraite. Une source officieuse d’une fiabilité incertaine nous a dit qu’il a fait après de l’élevage de chiens dans le Loiret. Ceci pourrait être possible car son maître était passionné par l’élevage des chiens et les Montsaulnin possèdent des photos qui le montrent en leur compagnie.

On le voit encore en 1904 à une chasse à courre chez la duchesse d’Uzès à Saint-Fargeau en compagnie de son fils, à l’époque maître d’équipage du Marquis du Luart. Le bébé en robe étant mon père. Sa femme est morte depuis quelques mois en 1904 et il vit peut-être chez son fils.

« Daguet » devient premier piqueur dans l’équipage Rallye-la-Haut du Marquis du Luart. Il est aidé par deux valets de chiens à pied la Rosée et Vol-au-Vent. La meute compte une soixantaine de chiens, bâtards vendéens-poitevins que nous voyons sur la photo dans le chenil du Luart.  Sa tenue a changé; il porte la redingote bleu foncé avec un col et des parements oranges et une culotte de velours bleu ; il porte toujours le fouet et à sa ceinture on voit le couteau de vénerie. Le bouton représente un cerf.

Nous avons pu suivre une partie de ses chasses dans le Nemrod, journal spécialisé dans la chasse. Le Marquis du Luart se déplaçait souvent avec sa meute. 1899-1900 est assez représentative du déroulement de la saison de chasse de l’équipage. La chasse commence vers le 12 octobre dans la forêt de Vibraye où l’on prend 16 cerfs sur 16 attaques. Puis l’équipage se déplace dans la Forêt de Perseigne et à partir du 20 février en Forêt d’Ecouves. La saison se termine très tôt cette année-là le 2 mars à cause de la mort de la tante du maître d’équipage. Au total 28 cerfs ont été pris sur 29 attaques. Ces déplacements se reproduisent chaque année. D’autres peuvent s’y ajouter à Valençay dans l’Indre (1902), en Forêt de Senonches (1902), à Saint-Fargeau dès le début octobre (1906, 1909…). Le nombre de cerfs pris varie d’une année l’autre : 34 cerfs sur 37 attaques pour la saison 1902-1903, 47 sur 48 en 1906-1907. Nous avons étudié avec plus de détail 33 laisser-courre de Daguet : la durée moyenne de la prise du cerf est de 2 heures 30 ; elle varie entre 55 minutes et 4 heures 30. Le 21 mars 1907, 2 cerfs ont été pris, l’un en 1 heure, l’autre en 1 heure 40. Nous avons représenté approximativement l’itinéraire suivie par la chasse le 8 novembre 1902. Le cerf a parcouru plus de 20 km avant d’être noyé par les chiens dans l’étang de Ragon.

Nous avons tiré du Nemrod 5 laisser-courre de « Daguet » en Forêt d’Ecouves. Du 4 au 10 novembre 1902, il y a une chasse tous les 2 jours, le temps est médiocre, pluie continuelle le 6, grande tempête et pluie battante le 8. La lecture de ces brefs rapports montre bien les aléas de la chasse, les ruses de l’animal comme de s’intégrer à d’autres bandes d’animaux. Le piqueur doit surveiller et encourager ses chiens pour que ceux-ci ne perdent point la bête poursuivie. Celle-ci est tuée ou noyée par les chiens ou « servie » au couteau par le comte du  Luart.

Le 13 juin 1903, il eut un fils qui fut appelé Hubert selon la suggestion de la Marquise du Luart. En 1904 à Saint-Fargeau, le petit Hubert n’a pas peur au milieu des chiens, il lève un semblant de fouet. Vers trois ou quatre ans, il est habillé comme un petit piqueur. Et au chenil, il semble être très à l’aise au milieu de la meute. Mais il ne deviendra pas piqueur.

Courcy aux Loges – L’Ormois

« Daguet » quitte le marquis du Luart en 1910 pour devenir garde particulier chez Monsieur Guérin, propriétaire du château de l’Ormois à Courcy-aux-Loges. On ne sait pourquoi, il change de place. Lui et sa femme veulent sans doute être plus près de leur fille qui a épousé le 26 avril 1910 Amédée BERTON, bourrelier… encore une profession liée au cheval. Le jeune couple s’installe à Auxy du Gâtinais à quelque 25 kilomètres. Nous émettons du reste l’hypothèse que c’est plutôt Adeline AUGER qui a suggéré cette mutation. Elle doit s’ennuyer loin de sa famille à Aubigny où ils avaient une maison rue des Foulons, avec un lavoir sur la Nère; vivre près du chenil n’est pas très agréable surtout que l’équipage du Marquis du Luart se déplace fréquemment et elle reste seule. Il me semble qu’il regretta son métier de piqueux. Sur les dernières photos, il n’émet plus ce rayonnement, cet enthousiasme de sa jeunesse.

Le nouveau métier est une mission semi-officielle. Il prête serment pour 3 ans devant le juge du tribunal d’instance (serment renouvelable). Il doit avoir un casier judiciaire vierge et une bonne moralité. Sur les terres de son employeur, il dresse procès-verbal pour toute infraction commise. Il surveille les braconniers. Il doit avoir de bonnes connaissances de la forêt, des animaux car il conseille son employeur. Il porte une plaque sur laquelle on peut lire « la Loi ». Dans Jours de Chasse (hiver 2000), est cité un extrait inédit de Fernand du Boisrouvray, l’Enfant chasseur, « A dix ans, j’ai rencontré les dieux : c’étaient des gardes-chasses. Dès qu’ils ouvraient leurs portes pour accueillir les chasseurs  que je suivais, je voyais bien qu’ils étaient d’un autre monde : plus riche, plus intense – tellement plus vivant que celui d’où nous venions, un monde au cœur et aux secrets duquel, ils allaient nous permettre d’accéder…Parfois, malgré le vacarme des hommes et des armes, ils me montraient à deux pas une invisible bête qui avait choisi de se tapir ; ailleurs, la coulée où ils avaient piégé une martre ou la flaque dans laquelle s’était souillé un sanglier de passage. »

Son fils va maintenant à l’école à bicyclette, il passe son certificat d’études à 12 ans. Quand il a l’âge d’entrer en apprentissage, on est en pleine guerre 1914-1918. La chasse à courre ne se pratique plus guère. Adeline a un fibrome, elle est emmenée d’urgence à l’Hôpital d’Orléans conduite en carriole par Monsieur Guérin. Il est trop tard, elle meurt d’une embolie pulmonaire à Orléans le 12 août 1919. Son mari quitte son métier et s’installe chez sa fille où il décède le 9 février 1923 d’un cancer de la gorge.

Le métier de piqueux a représenté une promotion importante pour ces deux hommes. Le petit fils d’un journalier, le fils d’un ouvrier tisserand appartient désormais à l’élite  de la classe des domestiques, jouissant d’un certain prestige. Son fils a épousé la fille d’un commerçant relativement aisé. Mais cette ascension sociale reste plus honorifique que rentable.